Kamel Daoud : condamné à trois ans de prison en Algérie pour son roman « Houris ». – News

Son ouvrage, récompensé du prix Goncourt en 2024, explore la décennie noire algérienne, qui a fait 200 000 morts entre 1992 et 2002. Joint par « Le Monde », Kamel Daoud confirme que cette condamnation concerne uniquement la plainte de l’organisation nationale des victimes du terrorisme, et non celle de Saâda Arbane, une Algérienne qui avait accusé l’auteur d’avoir volé son histoire tragique.

Kamel Daoud à Paris, le 11 décembre 2024.

L’annonce a provoqué une onde de choc bien au-delà des cercles littéraires : l’écrivain franco-algérien Kamel Daoud a déclaré avoir été condamné à trois ans de prison ferme en Algérie pour son roman Houris, publié chez Gallimard et couronné par le prestigieux Prix Goncourt en novembre 2024. Cette condamnation, rendue publique le 22 avril via un message sur le réseau social X, soulève des interrogations profondes sur la liberté d’expression, le rôle de la fiction et la mémoire d’un pays encore marqué par une histoire douloureuse.

Dans son message, l’auteur évoque une décision de justice prononcée à la suite d’un procès tenu le 7 avril 2026, dont le verdict a été rendu deux semaines plus tard. Il affirme avoir été condamné non seulement à une peine de prison, mais également à une lourde amende de cinq millions de dinars algériens. Selon lui, cette sanction s’appuie sur la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, un texte adopté en 2005 visant à tourner la page de la guerre civile qui a ravagé le pays dans les années 1990. Cette loi interdit notamment l’évocation publique de cette période, souvent appelée la « décennie noire », qui aurait causé près de 200 000 morts.

Le roman Houris, au cœur de cette affaire, plonge précisément dans cette mémoire traumatique. L’histoire suit le destin d’Aube, une jeune femme rendue muette après une agression violente survenue le 31 décembre 1999. À travers ce personnage, Kamel Daoud explore les cicatrices laissées par la violence, le silence imposé aux victimes et la difficulté de reconstruire une identité après un tel drame. Cependant, en Oran, où se déroule une partie du récit, ce type de narration reste juridiquement sensible, voire interdit.

Au-delà de la question politique, une autre controverse est venue compliquer la situation de l’écrivain. Une femme nommée Saâda Arbane accuse Kamel Daoud d’avoir utilisé son histoire personnelle, marquée par un massacre durant la guerre civile, sans son consentement. Elle affirme avoir été sollicitée à plusieurs reprises par l’auteur et son épouse, la psychiatre Aïcha Dahdouh, pour autoriser l’utilisation de son témoignage, ce qu’elle aurait toujours refusé. Cette accusation soulève un débat délicat sur les frontières entre réalité et fiction, ainsi que sur l’éthique de l’écrivain lorsqu’il s’inspire de faits réels.

Toutefois, selon Kamel Daoud, la condamnation annoncée ne concerne pas cette plainte individuelle, mais une action engagée par une organisation nationale des victimes du terrorisme. Il précise également que le procès s’est déroulé en son absence, ce qui signifie qu’il a été jugé par contumace, sans possibilité de se défendre ni d’être représenté par un avocat. Cette situation renforce les critiques concernant les conditions de la procédure et le respect des droits de la défense.

L’écrivain indique par ailleurs faire l’objet de deux mandats d’arrêt internationaux émis en 2025 par les autorités algériennes. Malgré cela, il affirme vouloir distinguer cette procédure de celle engagée en France, où il se dit prêt à débattre des limites de la fiction dans un cadre démocratique. Pour lui, le cœur du problème dépasse sa personne : « Le problème, ce n’est pas l’écrivain, c’est l’histoire », déclare-t-il, soulignant ainsi la difficulté pour certaines sociétés de faire face à leur passé.

Cette affaire met en lumière une tension fondamentale entre mémoire collective et liberté artistique. D’un côté, l’État cherche à préserver une forme de stabilité en évitant de raviver des blessures encore vives ; de l’autre, les écrivains revendiquent le droit d’explorer ces zones d’ombre, de donner une voix aux silences et de questionner les récits officiels. Dans ce contexte, la littérature devient un espace de confrontation, où se croisent vérité subjective, responsabilité morale et contraintes juridiques.

La réaction internationale ne s’est pas fait attendre. De nombreux observateurs, intellectuels et défenseurs des droits humains s’inquiètent des implications d’une telle condamnation pour la liberté d’expression. Ils y voient un précédent potentiellement dangereux, susceptible de dissuader d’autres auteurs d’aborder des sujets sensibles. En même temps, certains appellent à une réflexion plus nuancée, reconnaissant la complexité des enjeux liés à la représentation de la souffrance réelle dans une œuvre de fiction.

En définitive, l’affaire Kamel Daoud dépasse largement le cadre d’un simple litige judiciaire. Elle interroge la place de l’écrivain dans la société, son rôle face à l’histoire, et les limites que celle-ci peut ou doit lui imposer. Entre justice, mémoire et création, les lignes restent floues, et les réponses, incertaines. Mais une chose est sûre : ce débat, aussi inconfortable soit-il, est essentiel pour comprendre les tensions qui traversent notre époque et les défis auxquels sont confrontées les démocraties face à leur propre passé.

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