Le jour où mon mari m’a quittée enceinte, le juge lui a demandé d’attendre avant de signer – FG News

265 Views
Le jour où mon mari pensait m’avoir tout pris, je suis entrée au tribunal avec huit mois de grossesse, un manteau trop étroit et une enveloppe capable de faire disparaître son sourire.
À 9 h 15, la pluie tombait sur Bordeaux avec cette patience grise propre aux matinées de novembre.
Assise dans la vieille Peugeot de ma mère, je regardais les marches du tribunal judiciaire se couvrir d’eau.
Des avocats passaient sous leurs parapluies noirs.
Des couples se croisaient sans se regarder.
Et moi, je gardais les deux mains posées sur mon ventre, comme si je pouvais protéger mon fils de ce qui allait se dire à l’intérieur.
— Je peux entrer avec toi, murmura ma mère.
Je tournai la tête vers elle.
Françoise avait vieilli en quelques mois.
Depuis que Julien était parti, elle répondait à mes appels même au milieu de la nuit. Elle venait remplir mon réfrigérateur, pliait les vêtements du bébé et faisait semblant de ne pas remarquer lorsque je m’endormais devant une tasse de tisane devenue froide.
— Maître Lenoir m’attend, dis-je. Je dois faire ça seule.
— Tu n’as rien à lui prouver.
— Ce n’est pas à lui que je veux prouver quelque chose.
Mon téléphone vibra.
Un message de mon avocate apparut.
Ne réagissez à rien. Ne signez rien avant que je vous fasse signe. Le document de Toulouse est arrivé ce matin.
Je relus la dernière phrase.
Le document de Toulouse.
Pendant trois semaines, j’avais imaginé ce moment.
Parfois, je craignais que la vérité arrive trop tard.
Parfois, je redoutais qu’elle arrive réellement.
Je glissai le téléphone dans mon sac.
— Il est là, dit soudain ma mère.
Julien traversait le parvis.
Il portait le costume bleu nuit que je lui avais offert pour ses quarante ans. Ses cheveux étaient parfaitement coiffés, sa barbe taillée, ses chaussures brillantes malgré la pluie.
À son bras marchait Victoire Delmas.
Mon ancienne amie.
Elle avait choisi une robe couleur ivoire sous un long manteau camel. Une tenue presque nuptiale.
Cela ne devait rien au hasard.
Dès que notre divorce serait prononcé, Julien comptait annoncer officiellement leurs fiançailles lors d’un déjeuner réservé dans un hôtel particulier près du Jardin public.
Il avait même invité plusieurs associés.
Ce matin-là, il ne venait pas seulement mettre fin à notre mariage.
Il venait célébrer la version de l’histoire dans laquelle il avait gagné.
Julien s’arrêta devant la voiture et frappa doucement à la vitre.
Je sortis.
Son regard descendit vers mon ventre avant de revenir à mon visage.
— Tu es venue, dit-il.
— C’est généralement utile lors de son propre divorce.
Il pinça les lèvres.
Victoire s’approcha et m’embrassa dans l’air, sans toucher ma joue.
Son parfum me ramena huit mois en arrière.
À notre dîner d’anniversaire.
Elle était assise à notre table, riait aux plaisanteries de Julien et levait son verre à notre bonheur.
Deux heures plus tard, je les avais vus s’embrasser dans le reflet de la baie vitrée de notre cuisine.
Ils pensaient que j’étais montée me coucher.
Je n’avais rien dit.
Pas ce soir-là.
Julien ignorait encore que cette nuit avait été le début de sa chute.
— Comment vas-tu ? demanda Victoire avec une douceur étudiée.
— Très bien.
— La fin de grossesse n’est pas trop difficile ?
— Moins difficile que certaines amitiés.
Son sourire se crispa.
Julien soupira.
— Claire, nous avions convenu de rester dignes.
Je le regardai.
— Tu as quitté le domicile quand j’étais enceinte de six mois, après avoir vidé notre compte commun et demandé à ton avocat de soutenir que je connaissais déjà ta relation. Parlons-nous vraiment de dignité ?
— Je t’ai laissé l’appartement.
— L’appartement appartient à ma mère.
Il baissa la voix.
— Ce n’est pas l’endroit pour recommencer.
— Je n’ai pas l’intention de recommencer quoi que ce soit. Je suis venue terminer.
Victoire posa une main sur son bras.
Ce geste simple me fit plus mal que je ne voulais l’admettre.
Pendant douze ans, j’avais cru connaître l’homme qui se tenait devant moi.
J’avais travaillé comme sage-femme de nuit pour payer notre premier loyer lorsque Julien lançait son cabinet de gestion patrimoniale.
J’avais renoncé à un poste à Nantes parce qu’il voulait rester à Bordeaux.
Lorsque son père était mort, j’avais soutenu sa mère pendant des mois tandis qu’il passait ses journées au bureau.
Puis Julien avait commencé à réussir.
Les nouveaux clients étaient arrivés.
Les dîners privés.
Les week-ends professionnels à Paris.
Les messages retournés face contre table.
Je m’étais demandé quand il avait cessé de me regarder.
La vérité était pire.
Il n’avait pas cessé de me regarder.
Il avait simplement commencé à me voir comme une partie ancienne de sa vie, quelque chose qu’il pouvait remplacer sans conséquence.
Nous montâmes les marches ensemble.
À l’intérieur, le tribunal sentait le papier humide et le café froid.
Mon avocate, Maître Salomé Lenoir, m’attendait près de la salle d’audience.
Elle avait une quarantaine d’années, des lunettes fines et cette manière de parler sans jamais gaspiller un mot.
Elle serra ma main.
— Vous avez bien reçu mon message ?
— Oui.
Son regard se posa brièvement sur Julien et Victoire.
— Ils ne savent rien ?
— Rien.
Pour la première fois depuis notre arrivée, je vis une hésitation traverser le visage de Julien.
— De quoi parlez-vous ?
Maître Lenoir referma son dossier.
— Nous parlerons devant la juge.
L’avocat de Julien nous rejoignit.
— Tout est prêt, annonça-t-il. Monsieur et madame Ravel ont accepté les conditions définitives. Le partage principal est validé. Aucun obstacle ne devrait retarder le prononcé.
Julien se détendit.
Bien sûr.
Il pensait que tout avait été réglé.
Selon l’accord qu’il m’avait imposé, je conservais l’usage temporaire de l’appartement jusqu’à la naissance du bébé.
En échange, je renonçais à toute revendication sur son cabinet, ses parts dans plusieurs sociétés et la maison du bassin d’Arcachon achetée deux ans plus tôt.
Il affirmait que cette maison avait été financée par un investissement personnel réalisé avant notre mariage.
Je savais désormais que c’était faux.
Mais ce n’était pas le secret qui se trouvait dans mon sac.
Une greffière ouvrit la porte.
— Madame et monsieur Ravel, la juge va vous recevoir.
Victoire lâcha le bras de Julien.
— Je t’attends ici, chuchota-t-elle.
Puis elle se pencha vers moi.
— Claire, je sais que tu me détestes. Mais Julien et toi étiez déjà malheureux avant moi.
Je soutins son regard.
— C’est ce qu’il t’a raconté ?
— Il ne m’a rien caché.
Cette phrase faillit me faire rire.
Julien ne lui avait rien caché.
Elle croyait réellement cela.
Je posai une main sur mon ventre lorsque le bébé bougea.
— Alors tu n’as aucune raison d’avoir peur de ce qui va être dit là-dedans.
Son visage changea.
À peine.
Mais je le vis.
Nous entrâmes dans la salle.
La juge, une femme aux cheveux gris tirés en chignon, consulta les documents devant elle.
Julien s’assit à ma droite.
Il sentait l’eau de Cologne et la confiance.
— Madame Ravel, commença la juge, vous êtes enceinte de trente-quatre semaines. Confirmez-vous souhaiter que la procédure soit prononcée aujourd’hui ?
— Oui, madame la juge.
— Et vous, monsieur Ravel ?
— Absolument.
Il répondit trop vite.
La juge releva les yeux.
— Très bien. Avant de valider la convention, Maître Lenoir a déposé ce matin une demande complémentaire accompagnée d’une pièce provenant d’une étude notariale de Toulouse.
Julien se tourna brusquement vers moi.
— Quelle pièce ?
Maître Lenoir ouvrit son dossier.
— Un acte signé il y a neuf ans, ainsi qu’une expertise génétique certifiée reçue hier soir.
Le silence tomba.
Je sentis Julien se raidir.
— Une expertise de quoi ? demanda-t-il.
La juge prit l’enveloppe que lui tendait mon avocate.
Puis elle regarda Victoire, restée visible derrière la porte entrouverte.
— Avant de poursuivre, dit-elle, je vais demander à madame Delmas d’entrer dans la salle.
Cette fois, le sourire de Victoire disparut complètement.
Julien se leva à moitié.
— Madame la juge, Victoire n’a rien à voir avec notre divorce.
Je tournai lentement la tête vers lui.
— C’est là que tu te trompes, Julien.
La juge ouvrit l’enveloppe.
Elle parcourut la première page, puis la seconde.
Son expression se transforma.
Elle posa enfin les documents devant elle.
— Monsieur Ravel, déclara-t-elle, au vu de ces éléments, je ne peux pas prononcer le divorce avant d’avoir obtenu une réponse à une question essentielle.
Julien pâlit.
— Quelle question ?
La juge regarda d’abord mon mari.
Puis Victoire.
Puis mon ventre.
— Lequel d’entre vous souhaite expliquer à madame Ravel pourquoi le nom de son enfant apparaît dans un acte signé plusieurs années avant sa conception ?
Julien cessa de respirer.
Victoire recula d’un pas.
Et moi, pour la première fois depuis qu’ils avaient détruit mon mariage, je souris.
Parce que le secret que Julien croyait enterré ne concernait pas seulement notre argent.
Il concernait l’enfant que je portais.
Et surtout, la véritable raison pour laquelle Victoire était entrée dans notre vie.
À suivre…

Partie 2 — Le prénom qu’il avait volé
Julien resta debout, une main appuyée sur le dossier de sa chaise.
— Je ne comprends pas, dit-il.
Sa voix avait perdu cette assurance tranquille qu’il portait comme un second costume.
La juge referma lentement l’enveloppe.
— Asseyez-vous, monsieur Ravel.
— Mais cette histoire de nom est absurde. Claire et moi n’avons même pas encore déclaré officiellement le prénom du bébé.
Maître Lenoir ajusta ses lunettes.
— Vous l’avez pourtant communiqué dans le projet de convention parentale envoyé à nos cabinets il y a six semaines.
Je regardai Julien.
C’était lui qui avait choisi ce prénom.
Gabriel.
Il disait l’avoir entendu un jour dans une chapelle du bassin d’Arcachon. Il prétendait qu’il évoquait la force, la lumière et les nouveaux départs.
J’avais trouvé cela touchant.
À cette époque, j’ignorais que notre fils n’aurait pas été le premier enfant auquel Julien avait donné ce prénom.
La juge demanda à la greffière de faire entrer Victoire.
Elle avança lentement dans la salle.
Son visage était encore maîtrisé, mais ses mains tremblaient.
— Asseyez-vous, madame Delmas.
— Pourquoi suis-je ici ? demanda-t-elle.
Personne ne répondit immédiatement.
Maître Lenoir sortit une photographie de son dossier.
Elle la posa devant Julien.
On y voyait un garçon d’environ huit ans devant une école privée de Toulouse. Il avait les cheveux bruns, le menton légèrement relevé et le même pli entre les sourcils que Julien lorsqu’il était contrarié.
Au dos de la photographie, un prénom avait été écrit.
Gabriel Delmas.
Julien ne la toucha pas.
Victoire, elle, devint livide.
— Où avez-vous trouvé ça ?
— Ce garçon est votre fils, répondit mon avocate.
— Il n’a rien à voir avec le divorce de Claire.
Je regardai Victoire.
— Tu en es certaine ?
Elle détourna les yeux.
La juge ouvrit de nouveau l’enveloppe.
— L’expertise génétique établit avec une probabilité supérieure à 99,9 % que monsieur Julien Ravel est le père biologique de Gabriel Delmas.
Le silence qui suivit sembla aspirer tout l’air de la salle.
Julien se retourna brusquement vers Victoire.
— Tu avais promis de ne jamais demander ce test.
Ce fut sa première erreur.
Jusqu’à cet instant, il aurait encore pu prétendre ne rien savoir.
Mais cette phrase venait de confirmer qu’il connaissait l’existence de l’enfant.
Victoire se leva.
— Tu m’avais promis de le reconnaître !
— Pas ici, souffla-t-il.
— Où, alors ? Dans un autre appartement caché ? Dans neuf ans ?
L’avocat de Julien posa une main sur son bras.
— Monsieur Ravel, je vous conseille de ne plus parler sans m’avoir consulté.
Julien l’ignora.
— Claire, ce qui s’est passé avant notre mariage ne change rien à notre convention.
— Gabriel est né trois ans après notre mariage, répondis-je.
Il me fixa.
Son visage se vida.
Victoire porta une main à sa bouche.
Elle ne savait donc pas que je connaissais la date exacte.
Maître Lenoir plaça un second document devant la juge.
— Voici l’acte signé dans une étude notariale de Toulouse neuf ans plus tôt. Monsieur Ravel y reconnaît avoir constitué une réserve financière au bénéfice de l’enfant à naître de madame Delmas.
— Une simple précaution, protesta Julien. Elle était enceinte. Je voulais l’aider.
— Avec l’argent de votre épouse, précisa la juge.
Julien ne répondit pas.
L’acte révélait qu’il avait prélevé près de deux cent mille euros sur un compte alimenté par mes revenus, l’héritage de ma grand-mère et la vente d’un petit appartement que ma mère m’avait transmis.
Il avait ensuite placé cette somme dans une structure portant les initiales G. R.
Gabriel Ravel.
Le nom que Julien avait proposé pour notre bébé.
Le même nom qu’il comptait donner officiellement au fils de Victoire après notre divorce.
Tout devenait clair.
Les initiales identiques lui auraient permis de transférer des contrats, des parts sociales et une assurance-vie sans attirer immédiatement l’attention.
Sur le papier, les bénéficiaires auraient porté le même prénom et le même nom.
Mais un seul enfant aurait reçu l’argent.
Celui qu’il avait caché pendant huit ans.
Je posai les mains sur mon ventre.
Mon fils bougea doucement.
Julien avait voulu lui donner un prénom non par tendresse, mais pour en faire un écran juridique.
— Tu voulais utiliser notre bébé pour dissimuler des transferts, dis-je.
— Non.
— Alors explique-nous.
— C’était une manière de protéger les deux enfants.
Je laissai échapper un rire bref.
— En volant l’un pour enrichir l’autre ?
Victoire tourna la tête vers lui.
— Tu m’avais dit que Claire connaissait l’existence de Gabriel.
Julien ferma les yeux.
La seconde erreur venait d’être commise.
Victoire s’approcha de lui.
— Tu m’avais dit qu’elle refusait que tu le reconnaisses. Que c’était elle qui menaçait de détruire ta carrière.
— Je voulais éviter un scandale.
— Tu m’as laissée l’élever seule pendant huit ans !
— J’ai payé l’école, l’appartement…
— Tu payais pour mon silence.
Sa voix se brisa.
Pendant quelques secondes, je revis la femme qui avait traversé le parvis dans son manteau camel, certaine de venir célébrer ma défaite.
À présent, elle comprenait qu’elle n’avait jamais été la femme choisie.
Seulement une autre personne que Julien avait déplacée sur son échiquier.
Mais sa souffrance n’effaçait pas ce qu’elle m’avait fait.
Elle avait accepté de dîner chez moi.
Elle avait posé la main sur mon ventre.
Elle avait souri en sachant qu’elle couchait avec mon mari.
Je ne lui devais ni consolation ni pardon.
La juge consulta le second rapport.
— Il existe également une expertise concernant l’enfant porté par madame Ravel.
Julien se figea.
Victoire se retourna.
— Quel rapport ?
Maître Lenoir répondit :
— Monsieur Ravel vous a affirmé que l’enfant de Claire n’était pas biologiquement le sien.
Victoire regarda Julien.
Cette fois, il ne tenta même pas de nier.
Elle murmura :
— Tu m’as dit que vous aviez eu recours à un donneur.
Je sentis quelque chose se refermer en moi.
Même après tout ce que j’avais découvert, cette nouvelle cruauté réussit à me blesser.
Julien avait déformé l’histoire de notre enfant pour convaincre sa maîtresse qu’il n’abandonnait pas son propre fils.
La juge poursuivit :
— L’analyse prénatale confirme que monsieur Ravel est bien le père biologique de l’enfant de madame Ravel.
Victoire recula comme si on venait de la frapper.
— Tu m’avais juré le contraire.
Julien se passa une main sur le visage.
— Je comptais tout arranger après le mariage.
— Quel mariage ? demanda-t-elle. Celui que tu avais promis à Claire ? Celui que tu me promets maintenant ? Ou le prochain ?
Il se tourna vers elle.
— Victoire, écoute-moi…
— Non.
Elle retira lentement la bague qu’elle portait à la main droite.
Je ne savais pas s’il s’agissait d’une bague de fiançailles ou d’un simple bijou qu’il lui avait offert.
Elle la posa devant lui.
— Je ne t’ai pas retrouvé parce que je t’aimais encore, Julien. Je t’ai retrouvé parce que Gabriel commençait à poser des questions sur son père.
Julien la regarda comme s’il ne la reconnaissait plus.
— Tu es venue chez nous pour ça ?
— Au début, oui.
Elle tourna les yeux vers moi.
— Je voulais qu’il t’annonce la vérité. Puis j’ai accepté ses mensonges parce qu’ils m’arrangeaient. J’ai cru qu’en prenant ta place, mon fils obtiendrait enfin la sienne.
Sa voix tremblait.
— J’ai été cruelle avec toi, Claire. Et je n’ai aucune excuse.
Je ne répondis pas.
Certaines excuses méritent d’être entendues.
Elles ne méritent pas toujours d’être acceptées.
La juge demanda le calme.
— Compte tenu de la dissimulation d’un enfant, des mouvements financiers non déclarés et du possible détournement de biens communs, je refuse d’homologuer cette convention de divorce.
Julien se leva.
— Vous ne pouvez pas faire ça !
— Je viens de le faire.
— Nous avions un accord.
— Un accord obtenu sur la base d’informations incomplètes peut être annulé.
Elle se tourna vers son avocat.
— Je transmets également les pièces au parquet pour vérification des flux financiers et des déclarations patrimoniales de monsieur Ravel.
Julien se pencha vers moi.
— Claire, demande une suspension. Nous pouvons régler cela en privé.
— C’est ce que tu m’as toujours demandé, répondis-je. Garder tes fautes privées pour que ta réputation reste publique.
— Pense au bébé.
— J’y pense depuis le jour où tu es parti.
— Je suis son père.
— Biologiquement, oui.
Il recula légèrement.
Je poursuivis :
— Mais être père ne consiste pas à apparaître sur un résultat de laboratoire. Cela consiste à être présent lorsque l’enfant a besoin de vous.
Son visage se durcit.
— Tu veux me punir.
— Non, Julien. Je veux que tu cesses de nous utiliser.
La juge suspendit l’audience.
Dans le couloir, Victoire partit sans l’attendre.
Julien tenta de la suivre, mais son avocat le retint.
Ma mère se précipita vers moi.
— Claire ?
Je me réfugiai dans ses bras.
Pendant quelques secondes, je ne fus plus la femme calme qui avait préparé des documents, rencontré des experts et affronté un tribunal.
Je redevins simplement une fille enceinte de huit mois dont le mariage venait de mourir devant des inconnus.
Je pleurai.
Pas parce que Julien allait me manquer.
Je pleurai pour la femme que j’avais été.
Celle qui lui avait fait confiance.
Celle qui avait confondu patience et amour.
Celle qui s’était demandé pendant des mois ce qu’elle avait fait pour ne plus être choisie.
Ma mère caressa mes cheveux.
— C’est fini, murmura-t-elle.
— Pas encore.
Je regardai les portes de la salle.
— Mais cette fois, ce sera fini correctement.
Les mois suivants furent difficiles.
L’expertise comptable découvrit que Julien avait détourné bien plus que les deux cent mille euros mentionnés dans l’acte de Toulouse.
La maison du bassin d’Arcachon avait été financée en grande partie avec notre argent commun.
Plusieurs placements qu’il prétendait posséder avant notre mariage avaient été constitués pendant celui-ci.
Son cabinet le suspendit.
Puis ses associés le forcèrent à céder ses parts.
Il échappa à une peine de prison ferme, mais fut condamné à rembourser les sommes détournées, à verser une indemnité et à respecter un suivi judiciaire.
Notre divorce fut prononcé onze mois plus tard.
Je conservai l’appartement.
Je récupérai ma part de la maison et des investissements.
Julien dut assurer financièrement les besoins de ses deux fils.
Gabriel Delmas obtint enfin une reconnaissance officielle.
Victoire quitta Bordeaux pour retourner à Toulouse.
Nous ne devînmes jamais amies.
Mais elle cessa de me mentir.
Une fois, elle m’envoya une lettre.
Elle y écrivait que Gabriel n’avait pas demandé à naître dans une histoire de trahison et qu’elle espérait qu’un jour les deux garçons pourraient se connaître sans porter la honte des adultes.
Je gardai la lettre.
Pas pour elle.
Pour nos enfants.
Trois semaines après l’audience, je donnai naissance à mon fils.
Lorsque la sage-femme me demanda son prénom, je regardai ma mère.
Puis je regardai le petit visage endormi contre moi.
— Samuel, répondis-je.
Pas Gabriel.
Ce prénom appartenait à un autre enfant qui avait déjà assez souffert des secrets de son père.
Samuel méritait une histoire qui commence sans mensonge.
Julien demanda à être présent à la maternité.
Je refusai.
Il rencontra son fils dix jours plus tard, dans un centre familial, accompagné d’une médiatrice.
En le voyant prendre Samuel dans ses bras, je ne ressentis ni amour ni désir de vengeance.
Seulement une profonde fatigue.
— Il a tes yeux, murmura-t-il.
— Peut-être.
— Claire… je suis désolé.
Je regardai l’homme avec lequel j’avais partagé douze années.
— Tu regrettes d’avoir été découvert.
— Ce n’est pas vrai.
— Alors prouve-le à tes enfants. Pas à moi.
Il baissa les yeux vers Samuel.
— Est-ce que tu me pardonneras un jour ?
— Pardonner ne signifie pas revenir.
Il releva la tête.
— Je ne te demande pas de revenir.
— Tu le demandes chaque fois que tu parles du passé comme si nous pouvions le réparer.
Je pris mon manteau.
— Notre mariage est terminé. Ton rôle de père, lui, ne fait que commencer. Ne confonds plus les deux.
Deux ans plus tard, j’ouvris avec une ancienne collègue un cabinet consacré à l’accompagnement des femmes enceintes et des jeunes mères en situation de rupture.
Nous l’installâmes dans une petite maison lumineuse près du parc bordelais.
Ma mère gardait Samuel certains après-midis.
Il courait déjà dans les couloirs en appelant toutes les patientes « madame ».
Julien le voyait un week-end sur deux.
Il voyait également Gabriel.
Les deux garçons finirent par se rencontrer.
La première fois, j’étais présente.
Gabriel, presque onze ans, s’approcha timidement du petit Samuel.
— Je suis ton frère, dit-il.
Samuel le regarda avec sérieux.
Puis il lui tendit une petite voiture rouge.
— Tu peux jouer.
Les enfants possèdent parfois une sagesse que les adultes passent leur vie à compliquer.
Victoire se tenait de l’autre côté du jardin.
Nos regards se croisèrent.
Elle inclina légèrement la tête.
Je fis de même.
Ce n’était pas du pardon.
C’était une trêve pour deux garçons qui n’avaient rien demandé.
Julien arriva quelques minutes plus tard.
Il ne portait plus ses costumes parfaitement coupés.
Son ancienne assurance avait disparu.
Il s’assit sur un banc et regarda ses fils jouer ensemble.
Je ne savais pas s’il mesurait tout ce qu’il avait perdu.
Et cela ne m’importait plus.
Le matin de notre première audience, Julien était entré au tribunal persuadé que ma grossesse me rendait faible, que son argent lui appartenait et que deux femmes accepteraient indéfiniment les versions différentes qu’il leur racontait.
Il s’était trompé sur tout.
Je n’avais pas souri parce que je connaissais déjà la fin.
J’avais souri parce que, pour la première fois depuis longtemps, la fin ne dépendait plus de lui.
Je n’avais pas gagné parce que Julien avait perdu son cabinet, sa réputation ou la femme qu’il voulait épouser.
J’avais gagné le jour où j’avais cessé de me demander pourquoi il ne m’avait pas choisie.
Car la vérité était plus simple.
Je n’avais jamais eu besoin qu’un homme comme lui me choisisse.
J’avais seulement besoin de me choisir moi-même.
Fin.